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Terre brisée

 

TERRE BRISÉE

Je lis la stupeur et l’étonnement dans les yeux de mes compagnons – le choc que ressentent ceux qui n’ont jamais vu les dommages infligés par les puissants tremblements de terre d’août et d’octobre 2016 dans la région des Marches, en Italie centrale (aux environs du Parc national des monts Sibyllins).

Pendant notre court passage à pied dans le secteur, Christian, Federico et moi-même verrons de petits villages, des stations de ski et d’autres sites ayant été dévastés par les secousses. Nous tenterons de laisser toute la place au paysage, qui a été détruit et pratiquement abandonné à la suite de ces séismes.

L’accès à ce qui reste d’Arquata del Tronto nous a été refusé. Nous continuons vers Forca di Presta. Lentement, nous traversons Piedilama et Pretare. Par leur silence respectueux, mes amis rendent hommage à ceux qui ont habité ici et qui souffrent de n’avoir plus rien aujourd’hui. « Jamais nous n’aurions pu imaginer une telle chose », disent-ils.

Le brouillard amplifie la froideur et la lourdeur du spectacle. Quelques maisons à peine sont encore debout. On démolit celles qui sont près de la rue et qui sont plus gravement endommagées, afin de permettre aux véhicules de circuler sans danger. Les services municipaux d’incendie et de police des autres régions sont venus appuyer les autorités locales. Lorsque nous quittons Pretare, des soldats nous interceptent au poste de contrôle afin de s’assurer que nos papiers sont en règle.

Pendant que nous traversons la route qui mène à Castelluccio di Norcia, entre des murs de neige de deux mètres, le soleil perce à travers le brouillard. En arrivant à Forca di Presta, nous apercevons le Monte Vettore et les monts Sibyllins dans toute leur splendeur. Au sud, les monts de la Laga semblent suspendus au-dessus d’une mer de nuages.

Le regard de Christian et de Federico est rempli d’admiration : « Le contraste entre le soleil et le brouillard est un message : après la tragédie et le malheur, il y a l’espoir et la renaissance. »

Nous installons nos peaux et nous grimpons vers la station de ski Forca Canapine. En longeant la crête à l’ouest, nous traversons de magnifiques forêts de hêtres des Apennins recouvertes de givre de surface qui fascinent Christian et Federico.

Plusieurs heures plus tard, après avoir suivi des pistes fraîches de loups sur la majorité du trajet, nous arrivons au camp de ski Nordica. L’endroit qui autrefois grouillait de jeunes et d’instructeurs de ski est maintenant désert. Les écriteaux de l’école de ski et le tapis sont ensevelis sous la neige. Le tremblement de terre a fracturé le refuge et démoli la remontée mécanique – des indices d’un passé révolu. 

 

 

En continuant vers le Rifugio Perugia, une structure datant de l’ère fasciste, nous repérons un troupeau de chevaux sur un plateau éloigné. Après avoir traversé l’ancienne station de ski Monte Cappelletta, nous trouvons le refuge qui avait été converti en restaurant. 

 

 

Un drapeau italien abîmé qui s’agite sur les ruines d’un mur effondré attire le regard de Federico. Est-ce un signe de quelque chose de plus grand que nous? 

Le soleil décline. Nous redescendons en vitesse jusqu’à Pian Grande et suivons la longue route jusqu’à Castelluccio di Norcia. Là, nous admirons un sensationnel coucher de soleil sur les monts Sibyllins :  Vettore, Monte Argentella, Palazzo Borghese, Monte Porche, Cima Cannafusto, Monte Bove Sud et Monte Bicco.

La nuit tombe. Je suis envahi par la solitude et la mélancolie. Pour la première fois de ma vie, le village de Castelluccio est dans l’obscurité totale. Ses lumières ont toujours éclairé la région. Ce soir, nous ne voyons que les lumières distantes de Camposanto et la croix. Nous creusons un abri dans la neige et nous nous mettons au lit.

Le lendemain matin, nous observons une nouvelle fois le contraste entre le brouillard ici-bas et le ciel sans fin. On dirait que le chemin de Castelluccio a été avalé par la terre. C’est extraordinaire. En entrant dans le village, nous rencontrons la patrouille alpine, qui est sur place depuis que le séisme a frappé. Le village est encore plus difficile d’accès en raison d’une neige incroyablement abondante. Malgré nos permis, nous expliquent gentiment les patrouilleurs, nous ne pouvons y entrer. Les risques sont trop grands. Nous comprenons, et nous les remercions de leur travail. 

Nous descendons vers Pian Perduto. Il y a des débris partout. Des palaces se tiennent penchés, tandis que d’autres sont presque totalement détruits. Les odeurs de ciment et de chaux caractéristiques des chantiers de construction imprègnent les lieux, mais il n’y a aucune construction; rien que des décombres. Il ne reste rien du Castelluccio que j’ai connu. Christian et Federico sont bouleversés par la beauté de l’endroit et la destruction terrible qui y règne. Il y a dans leurs yeux à la fois de la joie et du chagrin.

Après quelques moments de silence, nous nous dirigeons vers Pian Perduto et Monte Prata. Nous fixons nos peaux pour le montée vers la station de ski de Madonna della Cona. Une heure plus tard, nous arrivons au stationnement sous le chalet. Nous observons le bâtiment fracturé et les murs de confinement enfoncés dans le sol. Les télésièges et le tapis roulant de l’école de ski nous rappellent étrangement Forca Canapine. Le silence est agaçant – cet endroit jadis rempli de vie, de touristes, de skieurs et d’enseignants est désormais silencieux et désert.

Christian effectue une ascension symbolique sous la remontée. Du sommet, la vue est spectaculaire. Encore une fois, nos sentiments sont confus. Nous nous trouvons dans l’un des lieux les plus splendides de notre pays, dans un environnement naturel que le tremblement de terre a tragiquement rendu sinistre et menaçant.

Nous descendons vers les villages au nord, en effectuant les deux seuls virages de ce court voyage de ski. Après quarante kilomètres de randonnée sur les peaux, ces virages en viendront à prendre la signification d’un désir de renaissance. Par respect pour les gens qui ont connu ici la prospérité et qui ont tout perdu, ces virages envoient un message rempli d’espoir.

Nous descendons jusqu’à Castel Sant'Angelo sul Nera et Visso, deux sites qui étaient majestueux et qui sont maintenant terriblement ravagés et par endroits, complètement détruits. 

 

 

Sur la superbe place de Visso nous faisons une brève pause devant le Collegio dei Maestri, ou ce qu’il en reste. Nous nous regardons : la dévastation semble plus profonde ici, peut-être en raison de toute cette beauté qui a été anéantie.

Nous voulions terminer notre excursion à Ussita, Frontignano ou une autre école de ski détruite par les séismes. Ce fut impossible d’en obtenir la permission et insister nous paraissait déplacé.  

Christian, Frederico et moi avions entamé ce périple sans savoir à quoi nous attendre. À la fin, nous étions convaincus que nous devions tous en faire plus. Les administrateurs locaux et les quelques résidents qui sont restés sur place travaillent sans répit à rebâtir un avenir pour les milliers de gens qui ont perdu leur foyer, leur emploi et leur place dans la société. Nous devons les aider à retrouver leurs terres, leur travail, à reprendre leur vie. Il est essentiel de ramener ici les membres de ces communautés.

Il faut sensibiliser le public et l’empêcher de détourner les yeux de cette tragédie afin qu’il en fasse plus. Nous avons décrit ce qu’il reste aujourd’hui. Nous rêvons à ce qu’il y aura demain. Nous pouvons tous aider ces municipalités en leur offrant une aide financière maintenant, puis en allant les visiter plus tard. Nous sommes tous voisins.

 

 


Dave Fonda
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